• Les haies comme indices d’une ère nouvelle

     

     

     

    C’est donc depuis la fin des deux guerres mondiales que les stocks de gaz mortels de combat et leur fabrication industrielle ont été réorientés vers un emploi dans l’agriculture, à travers une entreprise systématique de tuerie des insectes et des micro- organismes des sols. Le phénomène apparaît dans les deux films de Georges Rouquier de 1946 et 1983 – des chefs-d’œuvre – Farrebique et Biquefarre, puisqu’on y voit l’évolution des campagnes et des pratiques agricoles en suivant la vie quotidienne de plusieurs générations de paysans du Rouergue. Et de manière majestueuse et bouleversante, on voit la nature sourdre à chaque seconde de film lorsqu’on regarde passer les instants et se déployer les saisons.

     

    Depuis ces années d’après guerre, surtout dans les années cinquante, on procède à l’arrachage des haies. Participant du remembrement des terroirs et du parcellaire agricole, historiquement souvent à l’avantage des plus gros exploitants, l’arrachage des bordures végétales des champs et des prés devient une démarche systématique, livrant les sols à l’érosion éolienne, à la perte de biodiversité, au ruissèlement, et, disons-le, à la monotonie et à l’appauvrissement de l’esthétique des paysages agricoles.

     

    Ce travail se poursuit un peu partout, et l’on voit encore par exemple dans le Perche, comme ailleurs, des dizaines d’hectares de bocages disparaître, arrachés à coup de bulldozer, pour être remplacés par de grandes monocultures céréalières ou légumineuses qui choquent souvent par leur uniformité. Il suffit de voir ces parcelles gigantesques avec des clones de la même plante rigoureusement de la même taille et du même aspect (colza, maïs, blé, ou tournesol) pour sentir une pression inimaginable sur l’espace, les ressources, et les processus vivants, complètement dénaturés par cet arraisonnement à la fois exclusif et violent.

     

    Mais on assiste aussi à des mouvements de conservation et même de renaissance des haies. Les techniques d’agroforesterie se développent, faisant apparaître une meilleure solidité des écosystèmes agraires par la combinaison et la juxtaposition des arbres, buissons et cultures. Cela n’empêche pas la mécanisation, ni l’emploi de la force animale ou de l’élevage, qui apportent en retour des fertilisations organiques et non plus chimiques des sols. Ainsi l’agriculture biologique apporte-t-elle de la qualité gustative et nutritive, de la salubrité, tout en réparant les biotopes et les paysages.

     

    Ce sont aussi les paysans biologiques qui redeviennent de vrais modeleurs de leurs paysages, puisque par leurs choix quotidiens ou leurs décisions sur tel ou tel aspect à améliorer dans leurs cultures, ils prennent en compte l’exigence biologique et écologique. C’est-à-dire que l’artefact de l’agriculture sur le paysage devient chez les « bios » une tendance à marier leur production avec les contraintes de l’existant, avec la morphologie ou les conditions d’ensoleillement, d’exposition au vent, en particulier en développant, ou plutôt en fondant leur technicité agricole sur la culture du sol proprement dit. Car c’est de la vitalité du biotope du sol que naît la possibilité de récoltes de plantes saines, épargnées des maladies, productives et qui n’épuisent pas la terre.

     

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Joël Auxenfans. "L'arpentage onirique". Fonte et ciment. Nombre et dimensions du dispositif variables. Nogent Le Roi, Néron, Viroflay, Cachan, Arnhem (Pays-Bas). 1993. Ici le dispositif le long des haies de Monsieur et Madame Lhopiteau à Néron, vingt ans après. 

     

    C’est pour célébrer cette démarche que j’avais eu en 1993 le souhait d’accompagner les haies d’un agriculteur de la Beauce, dont la ferme est à Néron, que je trouvais d’autant plus méritant qu’il accomplissait ses plantations de haies dans l’indifférence ou le sarcasme général de ses voisins exploitants « chimiques », alors (et encore aujourd’hui) largement majoritaires dans les campagnes. Après une exposition personnelle de sculptures dans le parc de 50 ha de la commune de Nogent Le Roi en Eure et Loir, j’ai offert à Monsieur François Lhopiteau et sa femme Françoise http://ferme-au-colombier.com , une dizaine d’entre elles pour qu’ils les plantent eux-mêmes le long de leurs haies.

     

     

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Joël Auxenfans. "L'arpentage onirique". Fonte et ciment. Nombre et dimensions du dispositif variables. Nogent Le Roi, Néron, Viroflay, Cachan, Arnhem (Pays-Bas). 1993.

     

    Cette exposition à Nogent le Roi s’était appelée « l’ Arpentage onirique » et présentait une quarantaine de sculptures en fonte en forme de petits totems de six types différents, scellées sur des bornes en ciment plantées selon des intervalles irréguliers et au gré d’alignements qui se croisaient sur de grandes distances. J’avais décliné en fonte le vocabulaire de signes numériques, végétaux et humains que j’employais alors en direction de différentes techniques de réalisation. En plaçant ces signes, en partie haute d’une sorte de tige comportant des volumes en forme de disques et de coupelles de diamètres, d’épaisseurs et de galbes différents, je faisais allusion à la croissance végétale.

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

     

    Joël Auxenfans. "L'arpentage onirique". Fonte et ciment. Nombre et dimensions du dispositif variables. Nogent Le Roi, Néron, Viroflay, Cachan, Arnhem (Pays-Bas). 1993.

     

    Si le projet d’installation des sculptures dans la parc de Nogent le Roi faisait référence au travail du géomètre, car il s’agissait en somme de « borner » un grand terrain, les emplacements des bornes étaient en revanche reliés entre eux par relations spatiales et visuelles non scientifiques mais plutôt poétiques. Ces relations spatiales étaient faites à la fois de paramètres métriques, numériques et sensibles (nombres de pas entre les bornes, impression de satisfaction esthétique et intuitive dans leurs espacements particuliers, regard sur le paysage alentour pour comprendre ces bornes dans un ensemble, une composition).

     

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

     

    Joël Auxenfans. "L'arpentage onirique". Fonte et ciment. Nombre et dimensions du dispositif variables. Nogent Le Roi, Néron, Viroflay, Cachan, Arnhem (Pays-Bas). 1993.

     

    J’ai réalisé dans cette période des gravures en eau forte et pointe sèche qui traduisaient la même préoccupation : mesurer, trouver le juste rapport entre les différents lieux entre eux et entre les choses, en intégrant le végétal et le sensible, mais aussi l’humain et la mémoire, les grands ensembles et l’infime détail dans la prise en compte globale, en une sorte d’harmonisation des échelles de perception et d’interaction. Il y avait comme une recherche de ce « sens de la mesure » que les anciens grecs ont érigé en définition de la sagesse.

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

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    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Joël Auxenfans. "L'arpentage onirique". Gravures en taille douce. 1993.

     

     

    Il est vrai que l’arrachage systématique des haies et le délire productiviste, machiniste et chimique de l’agrobusiness a, lui, quelque chose qui rappelle à l’opposé l’ « ubris », symbole, chez les mêmes grecs anciens, de la démesure, l’incapacité à refreiner les ambitions et les avidités, qu’elles visent le pouvoir ou l’argent. Aussi mes projets d’arpentage ou d’accompagnement de haies plantées avaient-ils une visée critique et politique, tout en évoquant une possibilité d’une monde plus équilibré, plus harmonieux, plus juste, plus heureux aussi.

     

    Or, plus de vingt ans après  « L’arpentage onirique », je retrouve cette impression qui s’accomplit chez les agriculteurs cultivant en agro écologie. Aussi l’idée n’est plus de planter des « décorations » en fonte le long des haies, mais de dessiner les haies elles-mêmes, leur forme et leurs combinaisons d’essences. Car une haie est un artefact. Elle peut et doit donc être aussi conçue et travaillée comme telle, c’est-à-dire comme production humaine ayant aussi une visée esthétique, représentative.

     

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Joël Auxenfans. Esquisse pour un projet de haies pour les terres agricoles du manoir de Soisay. 2015. Des "chambres de lumière" sont plantées en divers endroits du domaine pour accueillir des oeuvres contemporaines ou des espaces de calme, et aussi des arbres fruitiers basse tige, le tout étant relié par des haies polychrome par segments de différentes essences d'arbres. 

     

    C’est donc vers les agriculteurs bios et leurs parcelles que je me tourne pour dessiner ce qui pourrait devenir un indice du changement de paradigme en train de se produire dans les mentalités et les pratiques agricoles et les comportements des consommateurs. Après de premières esquisses pour les terres du manoir de Soisay, je démarche aujourd’hui plusieurs lieux possibles d’interventions de ce type, créant avec le matériau même des haies – la croissance du végétal – montrer que c’est là, parfois avec de petites surfaces et de petits moyens mais une envie de bien faire formidable, c’est là que quelque chose d’important se passe aujourd’hui.

     

     

     

    Les haies comme indices d’une ère nouvelle

    Joël Auxenfans. Projet pour des jeunes agriculteurs bio dans le Perche. 2016. Les segments de diverses essences d'arbres sont ponctués par des arbres fruitiers pris dans la haie, et ainsi  mieux protégés au sein d'un écosystème continu. 

     


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